Bucarest a connu de nombreux changements architecturaux et urbains depuis sa fondation au XVe siècle. Ceux-ci font partie d’une évolution normale de la cité, on sait que nos traditions latines communes reposent sur la reconstruction de la ville sur la ville.
Cette nécessaire « reconstruction », nous en sommes tous convaincus, doit être accompagnée et contrôlée, elle ne peut être anarchique. C’est à cette condition qu’on limitera le vandalisme ou les abus et les erreurs irrémédiables des uns et des autres (Etats et municipalités compris).
Toutes les transformations doivent être pensées et harmonieusement intégrées dans le tissu de la cité et chaque période pourra ainsi laisser sa trace. En effet, le patrimoine ne se limite pas au passé – c’est là toute la difficulté –, il est aussi une constituante de l’avenir… Notre recul, notre œil ne sont pas suffisamment ajustés pour en juger dès aujourd’hui. Seules les générations futures pourront trancher et dans un contexte sûrement différent du nôtre.
A titre d’exemple, je citerai le cas du Marais parisien et de son secteur sauvegardé organisé par la loi, qui dans les années 1960 et 1970, a voulu strictement protéger le seul patrimoine des 17e voire 18e siècles, en déniant systématiquement toute valeur patrimoniale aux ajouts du 19e siècle (immeubles haussmanniens, bâtiments annexes, couverture des anciennes cours et jardins avec des verrières et des constructions métalliques typiques de l’ère industrielle). Aujourd’hui en 2010, alors que nous entamons la révision de ce plan de sauvegarde, une autre approche quasiment unanime des institutions, des associations, des professionnels et experts voit le jour en voulant désormais protéger toutes ces adjonctions du 19e siècle comme étant elle-même des éléments de valeur reconnus. Ceci signifie clairement que des parties construites postérieurement aux bâtiments des 17e et 18e siècles pourront être désormais protégées. Elles ne seront plus démolies ainsi que le prévoyait le plan précédent. Il y a à peine cinquante ans de différence entre ces deux positions de doctrine. Une même génération peut donc défendre, à quelques années d’écart, deux théories radicalement opposées !
La même interrogation pourra peut-être se poser un jour sur le devenir du patrimoine de Bucarest. Je pense notamment au projet titanesque voulu par Ceausescu qui, au prix de la destruction programmée de tout un quartier historique de la ville et le déplacement forcé de milliers de citadins, fit construire le Palais du peuple et le boulevard de la Victoire du Socialisme. Aujourd’hui cette opération est encore ressentie comme une immense cicatrice, mal soignée et douloureuse, par tous ceux qui ont vécu la brutalité de cette opération mégalomaniaque. Mais qu’en pensent les nouvelles générations et celles qui viendront encore après, toutes héritières de ces aménagements ? Ne les ayant pas vécu au quotidien, n’y ressentent-elle pas déjà une certaine forme de fierté ? Serait-il inconcevable de penser dès maintenant à une forme de sauvegarde, de protection voire de restauration ?
C’est la loi qui pourra trancher, car elle est, dans nos démocraties, issue de toutes les sources de réflexion et de compétences, chacun des protagonistes aura pu participer au débat qu’elle suscite et enrichir son contenu avant sa promulgation. Elle a par ailleurs le grand avantage de pouvoir évoluer avec le temps, avec les mentalités et les opinions.
Pour en revenir à Bucarest, le véritable enjeu aujourd’hui, encore plus préoccupant, est de mettre un coup d’arrêt définitif à sa destruction anarchique qui continue inlassablement, sans que la pression de l’opinion ou de la force publiques n’y puissent quelque chose. Elle est à mon sens beaucoup plus destructrice et dévastatrice que ce projet fou des années 1980, car pernicieuse et tentaculaire, sans contrôle véritable. Elle apparaît d’autant plus grave qu’elle ne se justifie souvent que par des projets vagues et peu élaborés, d’initiatives privées voire publiques mais non conformes à l’intérêt général, où seuls des arguments économiques, financiers voire spéculatifs sont avancés. Je ne citerai pas ici les nombreux exemples d’immeubles, de quartiers, et d’édifices historiques qui disparaissent petit à petit tels les ravages d’un cancer généralisé aux nombreuses métastases. Bucarest souffre, ne la laissons pas agoniser…
Maîtriser l’urbanisme de cette cité historique (c’est son destin qui est en jeu) est aujourd’hui possible, en légiférant, en contrôlant et surtout en élaborant un véritable plan d’urbanisme général et cohérent où seul les vrais intérêts de la ville, de son devenir, de son économie y compris touristique, de son histoire et de ses citadins seront vraiment pris en compte. Dans la construction d’une ville, dans sa gestion au quotidien, tout doit entrer en ligne de compte, car les quartiers sont faits de gens qui y vivent, qui y travaillent et qui y passent leur temps de loisirs.
Pourquoi ne pas organiser une large consultation, tirer partie des expériences et des réflexions des associations de défense très nombreuses sur le terrain ? Leur apport produira une vraie richesse et constituera inévitablement le départ de la mise en place d’une législation et d’une réglementation solides où tous les acteurs : municipalité, entreprises, institutions, associations (protection du patrimoine, écologie, défense des handicapés…, notamment), professionnels et experts, citadins auront aussi pu apporter leur contribution. Il est désormais urgent de maîtriser tous ces bouleversements urbains qui seront bientôt devenus irréversibles.
La ville de demain, où qu’elle se trouve, est une œuvre commune faite de tous les hommes et de toutes les expériences, en concertation et en harmonie, sous le couvert de la loi garante de la collectivité et de l’intérêt général.
Le patrimoine roumain (et bucarestois par la force des choses) est par ailleurs un élément constituant de cette identité européenne, dont il est en partie la base et le ciment. C’est une nation nouvelle aux multiples héritages (architectures, modes de vie, histoires, langues, religions…) que nous sommes en train de dessiner, de construire ensemble… de Paris à… Bucarest. Ces valeurs-là sont universelles, préservons-les aussi à tout prix !
Victor Hugo écrivait en 1825 :
« Il faut arrêter le marteau qui mutile la face du pays. Une loi suffirait ; qu'on la fasse. Quels que soient les droits de la propriété, la destruction d'un édifice historique et monumental ne doit pas être permise à ces ignobles spéculateurs que leur intérêt aveugle sur leur honneur ; misérables hommes, et si imbéciles, qu'ils ne comprennent même pas qu'ils sont des barbares ! Il y a deux choses dans un édifice, son usage et sa beauté. Son usage appartient au propriétaire, sa beauté à tout le monde, à vous, à moi, à nous tous. Donc, le détruire, c'est dépasser son droit ».
Pierre HOUSIEAUX
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